Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/03/2026

George Sand 150 ans après sa dispartion, hommage - elle avait la passion de l’égalité

George Sand2.jpg

À l’heure où s’impose l’idée de l’entrée au Panthéon de l’écrivaine libre de cœur, de corps et d’esprit, pionnière du féminisme, qui prit fait et cause pour les ouvriers et les paysans de son temps, la grande historienne évoque la haute figure de celle qui venait, à sa manière, du peuple de Paris.

La perspective du 150e anniversaire de la mort de George Sand (1er juillet 1804 à Paris – 8 juin 1876 à Nohant dans l’Indre) suscite un appel de mémoire considérable. Son entrée au Panthéon s’impose. Qui mieux que Michelle Perrot, pour évoquer George Sand, cet être libre en un temps où les femmes n’avaient pas voix au chapitre ? On lui doit notamment, avec Georges Duby, le monument qu’est l’« Histoire des femmes en Occident ». Elle répond à nos questions, sur celle à qui elle consacrait dans « Secrets d’histoire », le 2 août 2016, sur France 2, l’émission « George Sand, libre et passionnée ».1

Comment expliquer la puissance de travail et de don de soi de George Sand ?

Michelle Perrot

Elle avait une énergie considérable. C’était une insoumise, une révoltée. Le milieu dans lequel elle a vécu l’a portée. Sa grand-mère, qui lui a légué Nohant, était une femme des Lumières. Sans connaître personnellement Jean-Jacques Rousseau, ça comptait pour elle. Le père de George Sand (laquelle portait alors le nom d’Aurore Dupin – NDLR) était un soldat des armées napoléoniennes. L’époque la pousse vers la révolte.

Comment la voyait-on en son temps ?

Elle avait des admirateurs et des admiratrices passionnés, mais aussi de nombreux détracteurs. Certains considéraient qu’elle avait une vie dévergondée, des idées beaucoup trop avancées, que ce n’était pas le rôle d’une femme. Elle était républicaine. Or, on était sous la monarchie. Sa correspondance, publiée par Georges Lubin, montre l’étendue de ses relations, mais elle ne fait pas l’unanimité.

Elle paraît en avance dans tous les domaines. Comment cela s’est-il progressivement organisé ?

Elle naît en 1804. Elle a développé ses idées et sa contestation de la société dès les années 1830-1832. Elle s’engage très tôt dans la vie publique. La révolution de 1830, qui a donné lieu à une monarchie un peu plus libérale, a été très importante pour elle. Elle en attendait autre chose. Il faut savoir qu’elle est une femme qui se sépare de son mari. Le divorce, droit donné par la Révolution française, a été supprimé par la Restauration de 1815-1830. À l’époque, on ne peut que se séparer de corps avec interdiction de se remarier. Elle a dû faire un procès pour obtenir la garde de ses enfants et jouir de la propriété qui lui appartenait. Elle s’est battue pour ses droits. Elle avait dans l’idée que toutes les femmes devaient le faire. Sa priorité concernait leurs droits civils.

Envisageait-elle déjà le droit de vote des femmes ?

Elle pensait que les femmes voteraient un jour, mais cela ne lui semblait pas prioritaire. Elle voulait pour elles, d’abord, des droits civils, c’est-à-dire le droit au divorce, le droit à gérer sa propriété, le droit au travail et à la libre circulation. Elle l’a fait pour elle-même et dans son œuvre. Ses romans comptent plusieurs héroïnes positives ; des femmes qui agissent, choisissent leurs amours et vivent librement. Elle a eu d’assez nombreux amants tout en ayant l’idée du couple qui perdure.

En quoi ses prises de position politiques juraient-elles avec la norme idéologique de sa classe sociale ?

Elle était aristocrate mais prônait l’égalité. « L’égalité est ma passion », disait-elle. Elle trouve la société très injuste. En ce sens, elle est socialiste. Le socialisme de son époque, c’est celui des saint-simoniens et de Pierre Leroux, lequel cherchait la synthèse entre liberté et égalité : il lutte pour une société libre et égale, ce qui suppose de passer par la loi. George Sand est peut-être plus réformiste que révolutionnaire. Elle veut des lois pour changer la condition des gens. Par ailleurs, elle était très anticléricale. Sur les conditions ouvrière et paysanne, elle est en lutte. Elle a écrit « la Ville noire », un livre très en avance sur la condition ouvrière.

On y voit des ouvriers engagés dans des associations, mettant sur pied des coopératives, donc sans patron. Quant à la condition paysanne, George Sand vit dans le Berry, qui est une région rurale. Elle milite pour que les paysans aient une terre et puissent vivre de leur travail. À La Châtre, à 5 km de sa maison, se réunissait une sorte de groupe politique républicain. Elle en est ! Elle crée des journaux : « l’Éclaireur de l’Indre » où ses amis républicains s’expriment. Elle fonde « le Travailleur de l’Indre ». Elle développe ses idées politiques par voie de presse ou dans de petites brochures. J’ai réuni beaucoup de ses textes sous le titre « Politique et polémiques ».

Où se situe-t-elle sur la question de l’esclavage ?

Il y a en France, à l’époque, un mouvement résolument abolitionniste. Elle en fait partie. Quant à son engagement politique, elle est socialiste : exit la monarchie, le pouvoir du peuple, vive la République. Elle se bat pour l’alphabétisation, à une époque où les lois Ferry (l’école laïque, gratuite et obligatoire) n’existent pas encore. On la disait rouge ! Elle n’était pas théoricienne à proprement parler mais certains la pensaient communiste. Dans sa correspondance, elle relate que des gens venaient manifester sous ses fenêtres aux cris de : « À bas George Sand ! À bas la communiste ! »

Peut-on la qualifier de rebelle ?

Oui ! Rebelle dans sa vie, dans ses idées, dans son action. Elle n’accepte pas l’ordre établi. Elle choisit sa vie, les hommes avec lesquels elle veut être. Elle décide d’écrire, ce qui est un acte de rébellion, alors pas commun. Elle critique la société de son temps, qu’elle juge injuste aussi bien dans les rapports entre les hommes et les femmes qu’entre les classes sociales.

La lit-on encore ?

Je n’en suis pas sûre. Sa figure a certes été mieux reconnue, mieux valorisée mais elle n’est pas très connue. Les gens lisent « la Petite Fadette », et ce qu’on appelle les romans paysans. Un de ses grands textes se lit toutefois de plus en plus, « Histoire de ma vie », son autobiographie. Le genre autobiographique était réservé aux hommes. Elle s’y adresse aux artisans et aux paysans en leur disant : « Mais vous, écrivez votre vie ! Je le fais. Faites-le ». Elle avait une haute idée du peuple.

L’entrée au Panthéon ?

Je suis pour ! Ce serait très bien qu’une femme de sa dimension, qui a une œuvre très importante et qui fut une vraie figure, entre au Panthéon, où il n’y a pas tellement de femmes. C’est une grande écrivaine. Victor Hugo la respectait beaucoup.

Peut-on la considérer comme « féministe » ?

Le mot n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle. Nous pouvons toutefois la considérer comme une féministe puisqu’elle se bat pour le droit des femmes dans sa vie comme dans ses écrits. Si le féminisme est une action pour l’égalité et la liberté des femmes, George Sand donne l’exemple. Elle avait fait, de sa maison de Nohant, un lieu vivant. Elle y accueillait écrivains, peintres et musiciens. Leroux, Ledru-Rollin, Chopin (il y a vécu neuf ans)… Delacroix y avait son atelier. Le soir, on dînait, on discutait, on jouait des pièces de théâtre. À minuit, chacun regagnait sa chambre. Elle montait dans la sienne pour écrire jusqu’à 4 heures du matin.

Comment vous êtes-vous intéressée à elle ?

J’ai d’abord partagé les préjugés sur « la Bonne Dame de Nohant ». Il se trouve que j’ai épousé un homme du Berry, de Châteauroux. J’ai découvert George Sand en allant voir sa maison. J’ai été émue. J’ai commencé à lire sa correspondance et « Histoire de ma vie », ses textes plus historiques. Je n’ai depuis cessé de la découvrir.

C’est un tempérament généreux, sans préjugés. Une femme qui travaille. Sa grand-mère paternelle était une aristocrate mais sa mère une ouvrière. Une petite couturière. « Je suis la fille d’un patricien et d’une bohémienne et je serai avec le peuple contre le roi et ses suppôts », disait-elle. Son père et sa mère se sont rencontrés aux armées où celle-ci était sans doute une femme galante. Le père de Sand l’a aimée, engrossée et épousée, au grand dam de sa propre mère. Il la lui a imposée. George Sand vient à sa manière du peuple de Paris.

George Sand.jpgEcoutez la biographie de George Sand d'après le livre, 125 livres pour l'Humanité, en cliquant sur cette ligne]]]

 

Diego DIAZNombre de pages : 13220 €
Format(s) : Papier EPUB PDF

 

19:22 Publié dans Actualité, Biographie, La Commune | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook |

21/05/2023

La Commune et la justice. Eugène Protot

la commune,eugene prototLes communards avaient bien des raisons de vouloir réformer la justice. Nombre d’entre eux avaient éprouvé l’arbitraire judiciaire sous le Second Empire, voire avant pour les plus anciens d’entre eux, comme Blanqui ou Delescluze. Plus largement, la justice impériale était inique et particulièrement dure aux militants ouvriers.

Ce fut l’œuvre de la commission de la Justice, avec Ranc, Meillet, Vermorel, Babick, et, en premier lieu, celle de son délégué, Eugène Protot.

Eugène Protot (1839-1921), né dans une famille de paysans pauvres à Carisey (Yonne), vient à Paris en 1864 pour y faire des études, tout en travaillant. Il suit les cours d’Auguste Rogeard, qui est alors professeur de rhétorique à l’institut Delacour, rue du Cardinal-Lemoine, puis obtient une licence en droit en 1865.

Gagné au blanquisme au cours de ses études, il s’inscrit à l’AIT pour se rendre au 1er congrès à Genève, en septembre 1866, avec un groupe de militants blanquistes, contre l’avis de Blanqui. Il en est expulsé pour s’en être pris aux représentants français. Il est arrêté le 7 novembre 1866 au café La Renaissance, boulevard Saint-Michel, au cours d’une réunion avec les blanquistes qui devaient se prononcer sur son cas, et condamné en mars 1867 à 15 mois de prison et 100 francs d’amende. Il se soustrait à la prison en se cachant dans le faubourg Saint-Antoine, mais il est arrêté en février 1868 et envoyé à la prison de Sainte-Pélagie.

Eugene Protot2.jpgDevenu avocat, il défend les ouvriers et les opposants à l’Empire. Il est notamment l’avocat de Léon Mégy, un ouvrier mécanicien qui, en février 1870, avait tué accidentellement un policier lors d’une perquisition illégale[1]. De ce fait, il est lui-même poursuivi pour complot contre la vie de l’empereur. Lors d’une perquisition à son domicile, il s’enfuit de manière rocambolesque en bousculant les policiers (voir Le Monde illustré) pour soustraire son dossier d’avocat aux policiers. D’où une nouvelle condamnation.

Pendant le siège, il est maréchal des logis-chef à la 2e batterie d’artillerie à Nogent-sur-Marne, puis est élu commandant du 213e bataillon de la Garde nationale, dans le 11e. C’est lui qui, le 24 mars 1871, occupe les mairies des Ier et IIe arrondissements.

Élu à la Commune le 26 mars dans le 11e arrondissement, par 19 780 voix sur 25 183 votants, il entre le 29 mars à la commission de la Justice, puis est nommé le 16 avril délégué à la Justice.

Pendant le siège, il est maréchal des logis-chef à la 2e batterie d’artillerie à Nogent-sur-Marne, puis est élu commandant du 213e bataillon de la Garde nationale, dans le 11e. C’est lui qui, le 24 mars 1871, occupe les mairies des Ier et IIe arrondissements.

Élu à la Commune le 26 mars dans le 11e arrondissement, par 19 780 voix sur 25 183 votants, il entre le 29 mars à la commission de la Justice, puis est nommé le 16 avril délégué à la Justice.

Protot, délégué à la Justice

Lissagaray (chap. XVIII) résume la tâche qui attendait Protot :

Le délégué à la Justice n’avait qu’à résumer les reformes réclamées depuis longtemps par tous les démocrates. Il appartenait à la révolution prolétarienne de montrer l’aristocratie de notre système judiciaire ; les doctrines arriérées et despotiques du code napoléonien ; le peuple souverain, ne se jugeant jamais lui-même, jugé par une caste issue d’une autre autorité que la sienne ; la superposition absurde des juges et des tribunaux ; le tabellionat, le corps des procureurs, 40 000 notaires, avoués, huissiers, greffiers agréés, commissaires-priseurs, avocats, prélevant chaque année plusieurs centaines de millions sur la fortune publique ; de tracer les grandes lignes d’un tribunal où le peuple réintégré dans ses droits jugerait par jury toutes les causes civiles, commerciales, correctionnelles, aussi bien que les criminelles, tribunal unique sans autre appel que pour les vices de procédure.

Le délégué se borna à nommer des notaires, huissiers, commissaires-priseurs pourvu d’un traitement fixe, nominations très inutiles en ce temps de bataille et qui avaient le tort de consacrer le principe de ces offices. A peine si quelques intentions percèrent. Le serment professionnel fut aboli ; il fut décrété que les procès-verbaux d’arrestation énonceraient les motifs et les témoins à entendre ; les papiers, valeurs et effets des détenus durent être déposés à la caisse des dépôts et consignations. Un arrêté ordonna aux directeurs des établissements d’aliénés d’envoyer, sous quatre jours, un état nominatif et explicatif de leurs malades. Que la Commune eût fait le jour dans ces tanières, et l’humanité serait sa débitrice.

Me Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats et membre de l’Académie française, donne de Protot ce portrait, rapporté par Vuillaume, lors d’une visite à la délégation de la Justice, place Vendôme, en avril, au sujet de l’affaire Chaudey :

Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d’individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un grand jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des Sceaux de la Commune ; il se tenait debout, de lettres à la main.[2]   

Au lendemain du 28 mars, la Commune se trouvait, en matière de justice, confrontée à deux défis : d’une part, à court terme, faire face à la désorganisation de l’appareil judiciaire consécutive à la guerre, au siège et au départ des personnels de justice (procureurs, juges, greffiers) à Versailles, où ils avaient suivi Thiers et son gouvernement ; d’autre part poser les bases d’un nouveau système judiciaire conforme aux idéaux démocratiques de la Commune. Ceci, dans un contexte difficile, où la délinquance de droit commun, assez largement répandue, suscitait des réactions « sécuritaires », et où la guerre civile poussait à des mesures d’exception.

La Commune entendait établir ce nouveau système judiciaire sur deux principes : la gratuité de la justice et l’élection des magistrats.

Le préambule du décret du 25 avril, qui instaure un jury d’accusation élu pour le tribunal d’exception chargé de juger les otages, annonce les trois axes majeurs de cette refondation démocratique de la justice :

Considérant que si les nécessités de salut public commandent l’institution de juridictions spéciales, elles permettent aux partisans du droit d’affirmer les principes d’intérêt social et d’équité, qui sont supérieurs à tous les événements : le jugement par les pairs ; l’élection des magistrats ; la liberté de la défense.

La priorité fut de remettre en route la justice du quotidien, celle qui concernait la grande masse des justiciables : rétablir les tribunaux civils, les justices de paix, les offices publics (avoués, huissiers, greffiers, notaires, commissaires-priseurs). L’élection des magistrats resta à l’état de projet. Il fallut agir dans l’urgence en nommant des magistrats et des officiers publics.Eu égard à l’ampleur de la tâche et aux ambitions initiales, les réalisations furent modestes, du fait des circonstances, mais aussi du conflit larvé qui opposait Protot et la commission de la Justice à Rigault et à la commission de la Sûreté générale, qui avaient la main sur le système pénitentiaire.

Une série de mesures concernent ce que nous appellerions aujourd’hui « l’accès au droit ». Pour faciliter l’accès égal de tous à la justice, des dispositions visent à en réduire le coût pour les justiciables. Un arrêté du 23 avril supprime la vénalité des offices publics et alloue un traitement fixe aux officiers de justice, mettant fin à la pratique des pots-de-vin. Un autre arrêté, du 16 mai, stipule que les officiers publics doivent établir gratuitement les actes relevant de leur compétence :

Les notaires, huissiers et généralement tous les officiers publics de la Commune de Paris devront, sur l’ordre du délégué à la justice, dresser gratuitement tous les actes de leur compétence.

D’autres mesures allaient dans le sens d’une protection des droits des justiciables. Dès le 11 avril, Protot instaure une surveillance des prisons et des asiles, en exigeant de préciser le motif et la date de l’incarcération de chaque personne détenue. Afin d’éviter toute arrestation infondée, une autre disposition prévoit qu’un procès-verbal doit être dressé pour chaque arrestation et que les causes de l’arrestation doivent être précisées sur l’acte d’écrou en cas d’emprisonnement. Le 14 avril, la commission de la justice décrète que toute arrestation doit être notifiée dans les 24 heures au délégué à la justice, à défaut de quoi l’arrestation est jugée arbitraire. De même, aucune perquisition ne peut être effectuée sans mandat. Selon Lissagaray, il y eut, sous la Commune, 40 ou 50 perquisitions et 1300 ou 1400 arrestations, sans commune mesure avec les dizaines de milliers sous l’Empire, et plus encore après le 28 mai.

La Commune déclare que tout acte d’arbitraire sera suivi d’une destitution et de poursuites immédiates. C’est ce qui arrive au commissaire de police qui avait arrêté Gustave Chaudey (accusé d’avoir ordonné le feu sur les manifestants le 22 janvier) et qui avait saisi l’argent du prisonnier. Il est destitué, et la destitution rendue publique.

La Commune était également soucieuse du sort des détenus de droit commun, particulièrement nombreux en cette période d’explosion de la délinquance et de multiplication des petits délits (vols). De nombreux petits délinquants, emprisonnés parfois depuis longtemps sans jugement, furent libérés. Une commission en charge de visiter les prisons fut nommée.

On a beaucoup monté en épingle la destruction de la guillotine, et la puissance symbolique qu’elle revêtait. Mais il s’agissait d’une initiative de gardes nationaux et d’habitants du 11e, et non d’une initiative de la Commune. La peine de mort, qui divisait les membres de la Commune, ne fut pas mise en débat.

À ces mesures, qui concernaient la justice ordinaire, il faut ajouter les juridictions d’exception, liées à la guerre civile.

Ce fut Protot qui, le 5 avril, rédigea le décret des otages[3]. Un jury d’accusation devait statuer sous 24 heures sur le maintien en détention des personnes arrêtées. Mais sa mise en place fut très lente et la première session n’eut lieu que le 19 mai. On sait que le décret ne fut pas appliqué avant la Semaine sanglante. Et encore, l’exécution des otages le 22 mai échappa-t-elle à la procédure instituée.

La Commune institua encore une justice militaire, afin de maintenir la discipline de la force armée, avec des conseils de discipline au niveau des légions, et des cours martiales. Il n’y eut qu’une seule exécution, celle d’un jeune homme de 20 ans, qui avait reconnu avoir vendu (pour 20 fr.) aux versaillais le plan des positions fédérées. Une cour martiale, composée de La Cecilia, Johannard et Grandier, le condamna à mort le 18 mai aux Hautes-Bruyères.

Protot dans la Semaine sanglante, dans l’exil et après l’exil

Protot participe aux derniers combats de la Semaine sanglante. « J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, racontait-il à Vuillaume, à Genève, un soir d’octobre 1871. Le vendredi (26 mai) nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible – qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang… » Blessé, il est secouru et caché.

On le retrouve en Suisse, à Genève, en octobre 1871. Condamné à mort par contumace le 19 novembre 1872, il voyage entre la Suisse, la Belgique, l’Italie et l’Angleterre. Rentré en France, après l’amnistie de 1880, sa réintégration au barreau de Paris est refusée par le conseil de l’ordre des avocats. Aux élections de 1889, il se présente à Marseille, au siège de Félix Pyat, décédé, contre Jules Guesde, qu’il accusait d’être un « agent salarié de l’Allemagne » et d’avoir « déserté la patrie en ses jours de détresse et de deuil ».

Il était en effet devenu très hostile au marxisme, en particulier aux sociaux-démocrates allemands. En 1892, il écrivait dans Chauvins et réacteurs :

Sous l’inspiration des social-démocrates de Berlin, le marxisme a échoué le socialisme français dans une bénigne et méprisante philanthropie, les bons traitements envers les ouvriers, la sollicitude du gouvernement pour les classes laborieuses [...] Les chefs de ce socialisme néo-chrétien, des oligarques, d’anciens fonctionnaires de l’Empire, des gradués des lettres et des sciences, partagent cet insolent préjugé de leur caste, que le peuple est composé d’individus d’une espèce inférieure [...] L’idée de laver le peuple est une monomanie des marxistes.

Son combat se cristallisa contre la célébration du 1er mai par les guesdistes du Parti ouvrier français (POF) et contre Paul Lafargue. Dans Les Manifestes de la Commune révolutionnaire contre le 1er mai, il fustigeait « une fête allemande dans laquelle les esclaves modernes… implorent de meilleurs traitements, s’agenouillent devant le maître et reconnaissent la légitimité de leur servitude ». Ses attaques contre les marxistes et contre Lafargue virèrent à un chauvinisme douteux :

La social-démocratie a placé un des gendres du prussien Karl Marx, l'heimatlos Lafargue, cubain pendant la guerre de 1870 pour ne pas combattre sa famille allemande, naturalisé français par M. Ranc, pour appuyer la politique des radicaux, élu député français par l'appoint clérical de Lille, pour faire alliance avec les papistes de l'extrême-droite, introducteur de l'anti-patriotisme en France, auteur de : "La Patrie, keksekça ?" où le démembrement de la France est prédit comme chose juste, fatale et imminente.

Protot, après son retrait de la vie politique en 1898, s’était fait orientaliste. Il avait suivi les cours de l’École des Langues orientales et obtenu un diplôme de langue arabe, puis de langue persane. Vuillaume écrivait en 1910 :

Si vous allez un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure... C’est Protot.

Habitant au 216 boulevard Voltaire, dans le XIe, il vivait chichement des revenus que lui assurait sa connaissance de l’arabe et du persan.

Dernier survivant des membres de la Commune, Eugène Protot meurt le 17 février 1921 à l’hôpital Saint-Antoine. Il est enterré à Carisey, son village natal, en bordure d'un champ qui appartenait à sa famille.

Diego DIAZNombre de pages : 4415 €
Format(s) : Papier PDF EPUB MOBI

Sources : Bulletin de la Commune

Jean-Louis Robert, « La Commune et la justice », dans Michel Cordillot (coord.), La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’évènement, les lieux, Éditions de l’Atelier, 2021, p. 515-516.

Notice « Protot Louis, Charles, Eugène », dans Michel Cordillot (coord.), p. 1093-1095.

https://maitron.fr/spip.php?article136007, notice PROTOT Eugène [PROTOT Louis, Charles, Eugène], version mise en ligne le 1er décembre 2010, dernière modification le 7 février 2020.

Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, La Découverte, éd. 2000, chap. XVIII. Les services publics.

Les services publics sous la Commune, Amies et Amis de la Commune de Paris, 2016.

« Eugène Protot, l’avocat qui n’aimait pas le 1er mai », L’Humanité, 25 août 1971.

Eugène Protot, délégué à la justice, sur notre site.

La Commune et la justice, sur notre site.

Notes

[1] Voir Michèle Audin, Mardi 22 février 1870, l’affaire Mégy, https://macommunedeparis.com/2018/02/22/n64-mardi-22-fevr...

[2] Voir Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, La Découverte, 2011, p.420-422.

[3] Voir Maxime Vuillaume, Mes Cahiers rouges. Souvenirs de la Commune, La Découverte, 2011, p.514-516.

Voir aussi Éphéméride, 5 avril.

11:01 Publié dans Biographie, La Commune, Révolution | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : la commune, eugene protot | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook |

28/03/2021

28 mars 1871 : PROCLAMATION DE LA COMMUNE DE PARIS

La Commune photo 3.jpg

"La Commune a voulu assumer la France, à ce titre, elle fait partie de notre histoire"

Le Général de Gaulle

LA PROCLAMATION DE LA COMMUNE

8 mars 1871 : l'Assemblée nationale supprime la solde des gardes nationaux ainsi que le moratoire sur les loyers et les dettes.

Ces derniers événements exaspèrent les Parisiens. La Garde nationale s'organise en une Fédération des bataillons avec pour mot d'ordre l'instauration de la République. Elle reçoit le soutien du Comité central des vingt arrondissements de Paris. L'Assemblée nationale, qui craint une rébellion, s'installe à Versailles.

Adolphe Thiers, fait arrêter Auguste Blanqui et envoie des troupes pour désarmer la Garde nationale. Celles-ci fraternisent avec la foule et la Garde nationale. Adolphe Thiers exige le désarmement de la Garde nationale avant toute négociation.

17 au 18 mars 1871

Suite à la capitulation de la France face à la Prusse, les Parisiens se sentent trahis. Dans ce climat de tension extrême, Adolphe Thiers prend la décision de faire retirer les canons qui servaient à la défense de la capitale installés à Montmartre et Belleville et achetés par souscriptions.

La population en est informée et se réunit aussitôt pour empêcher les soldats d'agir. Dans un mouvement d'abord pacifique, la foule encercle les troupes qui fraternisent avec elle. Inquiet par la tournure que prennent les événements, Lecomte, le général chargé de la mission, donne l'ordre d'ouvrir le feu sur la foule.

De nouveaux ordres tombent, l'armée doit tirer sur la foule pour se faire obéir. Les soldats s'y refusent. L'événement ravive la haine du peuple, qui capture les généraux Lecomte et Thomas et les fusille malgré l'intervention du maire du XVIIIe arrondissement, Georges Clemenceau.

Le Comité central de la Garde nationale invite la population à se rendre aux urnes pour choisir ses représentants.

18 mars 1871 : La Commune de Paris est instaurée

Le nouveau gouvernement préfère s'éloigner de Paris et s'installer à Versailles. La capitale est ainsi abandonnée au Comité central de la Garde nationale. L'Hôtel de ville est investi et des élections sont organisées le 26 mars pour la mise en place de la Commune de Paris.

26 mars 1871, le Conseil de la Commune est élu

commune déclaration.jpgIl se compose principalement de membres de la petite et moyenne bourgeoisie et d'ouvriers. Tous sont issus des mouvements blanquistes, proudhoniens ou jacobins.

Le Comité central de la Garde nationale, détenant le pouvoir à la capitale, invite les Parisiens à élire leurs représentants. Seulement 229 000 personnes remplissent les bulletins, pour un total estimé à 485 000 habitants. Mais il faut alors prendre en compte la fuite de bon nombre d'entre eux lors de la journée du 18 mars. Le conseil de 90 membres élus s'installe le 28 mars à l'Hôtel de ville, hérite des pouvoirs du Comité central et prend le nom de Commune de Paris et se présente comme un contre-gouvernement rival de celui des "Versaillais".

L’OBJECTIF DE LA COMMUNE

L'objectif principal est de renforcer la République. Mais des désaccords naissent rapidement entre communards. Certains se positionnent en faveur d'une dictature parisienne sur toute la France et d'autres veulent obtenir l'association des communes françaises.

Si de grands changements ne sont pas immédiatement entrepris, quelques décisions sont toutefois appliquées malgré la lutte contre les troupes régulières des "Versaillais", les discussions et les querelles internes, la Commune décide d'importantes mesures sociales : liberté d'association pour les ouvriers, séparation de l'Église et de l'État, la suppression du budget des cultes et la sécularisation des biens des congrégations religieuses, début de l’égalité salariale, versement des pensions aux veuves des gardes nationaux mariées ou non ainsi qu’à leurs enfants, transformation en sociétés ouvrières des entreprises abandonnées par leurs propriétaires, gratuité de l’enseignement pour tous les enfants, adoption du drapeau rouge et du calendrier révolutionnaire, élection des fonctionnaires, interdiction du travail de nuit dans les boulangeries, récupération des biens du mont-de-Piété, reconnaissance de l’union libre… La liberté de la presse est réaffirmée.

 
Diego DIAZNombre de pages : 4415 €
Format(s) : Papier PDF EPUB MOBI

13:32 Publié dans La Commune | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : commune de paris | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook |