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04/07/2026

250 ans des États-Unis : entre mythes et amnésie volontaire, les failles du roman national glorifié par Trump

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usa,250 ansDonald Trump s’est emparé des célébrations du 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis pour réaffirmer un récit mensonger de l’histoire du pays. Récit pourtant mis à mal depuis longtemps par les historiens, comme par les mouvements de la société.

L’histoire comme un parc d’attractions. Pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance du pays dont il est le 47e président, Donald Trump a fait installer, face au Capitole, sur le National Mall de Washington, grande roue, stands et barbecues. Mais pas seulement. Jusqu’au 10 juillet, la Great American State Fair propose aux chalands une vision officielle de l’histoire, entre omniprésence militaire (orchestres, expositions et survols d’avions) et valorisation des « traditions » (en tout cas, celles choisies par la Maison-Blanche).

Pour inaugurer cette « foire », Donald Trump s’est mis au diapason, entre vulgarité et nationalisme avec un discours décousu et perlé de digressions incompréhensibles, dans lequel il a autant parlé de lui et de son œuvre que du pays. Mais l’essentiel de cette fausse fête populaire à ciel ouvert dépasse le folklore ou l’autocélébration. Elle vise à cultiver une histoire officielle.

En mars 2025, Donald Trump signait un décret présidentiel dont le titre disait tout : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Il fallait contre-attaquer face à une « idéologie corrosive », une « révision de l’histoire » dans laquelle « l’héritage incomparable de notre pays – marqué par la promotion de la liberté, des droits individuels et du bonheur humain – est reconstruit comme foncièrement raciste, sexiste, oppressif, ou plus généralement comme irrémédiablement vicié ».

Un roman national réétudié

Depuis une dizaine d’années, l’effet conjugué des mouvements de la société (Black Lives Matter, MeToo) et du renouvellement du travail historiographique (avec en premier lieu Howard Zinn, auteur d’« Une histoire populaire des États-Unis », publié en 1980) a remis en cause une vision mythifiée d’une sorte d’Amérique éternelle, « le pays de la liberté, la patrie des braves », comme le prétend l’hymne national, « The Star-Spangled Banner » (la Bannière étoilée), à la « destinée manifeste » et forcément productrice du Bien.

De ce « roman national » étaient expurgés tous les éléments qui contredisaient la thèse. L’histoire n’était racontée qu’à moitié, c’est-à-dire pas du tout.

À son origine, le mythe de la fondation : la quête de la liberté a nourri la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et les États-Unis sont la première république née des Lumières. Rien de fondamentalement frelaté dans cette affirmation. Dans sa plus célèbre phrase, le texte qui défie la Couronne britannique, principalement rédigé par Thomas Jefferson, alors âgé de 33 ans, stipule : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Le péché originel de l’esclavage

Après la victoire des treize colonies, les États-Unis sont fondés et se dotent en 1787 d’une Constitution. C’est l’heure des travaux pratiques. Tous les hommes considérés comme égaux seront-ils dotés des mêmes droits inaliénables ? La question concerne évidemment l’éléphant au milieu de la pièce que les militants de l’indépendance ont bien pris soin de ne pas régler : l’esclavage.

Pour faire au plus simple : au moment de la fondation du pays, les États du Nord sont abolitionnistes de fait et ceux du Sud, dont l’économie repose alors sur la production de tabac et de riz (le développement du coton viendra plus tard), sont esclavagistes. Quelle loi va prévaloir en la matière ? Les « pères fondateurs » (on dit désormais « fondateurs », comme pour faire oublier qu’il n’y avait pas de « mères fondatrices ») vont résoudre cette équation presque impossible en créant une organisation du gouvernement de nature fédérale, ce qui permet à chaque État de procéder comme il l’entend chez lui.

Mais le Sud n’en a pas fini avec le sujet. Il entend incorporer les esclaves dans le calcul de la population représentée au Congrès, base sur laquelle est attribué le nombre de sièges. Les esclavagistes seraient ainsi supposés représenter les esclaves sans évidemment leur donner le droit de vote, tout en continuant à les considérer comme des « biens », et non des personnes. Le Nord refuse, dans un premier temps.

La création de la jeune République est en danger. Un second « compromis » est alors trouvé : dans le premier recensement du pays, base de la représentativité politique de chaque État, un esclave comptera pour trois cinquièmes d’être humain…

Le pays naissait à peine que les principes de son baptême se trouvaient sacrifiés sur l’autel de l’unité et du mode de production sudiste. « Les États esclavagistes se sont assurés d’un pouvoir politique démesuré à la fois dans les deux chambres du Congrès et de la présidence qui ont été contrôlées par des pro-esclavages jusqu’à l’élection de Lincoln en 1860 », souligne Matthew Desmond, professeur de sociologie à l’université Princeton dans « The 1619 project ».

Dix des douze premiers présidents du pays possédaient des esclaves, à commencer par George Washington lui-même. Quant à la plume de la déclaration d’indépendance, Thomas Jefferson, il était non seulement esclavagiste mais a présenté une de ses esclaves, Sally Hemmings, comme sa « maîtresse », sans jamais l’émanciper, et a eu un enfant avec elle.

Le projet 1619 ou l’histoire en mouvement

La première république de l’ère contemporaine était donc également esclavagiste. Cette contradiction fondamentale, ce péché originel même, a longtemps été camouflée derrière l’apparat de la grande terre de liberté et d’opportunités. Elle a retrouvé peu à peu la lumière, au fil des travaux d’historiens et du mouvement des droits civiques. Elle a surtout été projetée en pleine scène publique il y a sept ans lors de la publication, par le New York Times Magazine, d’un ensemble d’articles journalistiques et historiographiques, le Projet 1619.

La date ne devait rien au hasard : en août 1619, un navire anglais débarque une vingtaine d’Africains capturés dans ce qui deviendra la Virginie. Le débat entre historiens sur le statut exact de ces passagers n’est pas encore tranché mais l’événement est largement considéré comme le début de l’esclavage africain durable dans l’Amérique anglaise.

Dirigé par la journaliste Nikole Hannah-Jones, qui se verra récompensé d’un prix Pulitzer, le projet défend la thèse que 1619 constitue un moment fondateur de l’histoire des États-Unis, au même titre que 1776. Le projet soutient que l’esclavage et les contributions des Afro-Américains sont au cœur de la construction des États-Unis, et non un simple chapitre secondaire de l’histoire nationale. Il affirme notamment que l’esclavage ne constitue pas un chapitre de l’histoire du pays, refermé après la guerre de Sécession (1861-1865), mais une matrice.

Au fil d’articles passionnants, on découvre que la plantation a été le laboratoire de la fabrique américaine : organisation du travail, maintien de la sécurité et politique répressive, rôle du capital et des banques, etc. Le fordisme et Wall Street sont nés dans les champs de coton du Sud. L’usage dissuasif de la peine de mort et le surarmement des « hommes libres », donc blancs, aussi.

Amnésie collective autour de l’usage de l’impôt

Évidemment, Donald Trump a aussitôt dénoncé une « histoire révisionniste », un exemple parfait de la façon dont « la gauche a déformé, dénaturé et souillé l’histoire américaine ». Le milliardaire s’inscrit dans les pas de Ronald Reagan, vantant une Amérique éternelle, qui servait surtout le propos politique de sa « révolution conservatrice », présentée comme un retour aux sources plutôt que comme une réaction contre le New Deal et les années 1960. De cette époque date une vision figée du pays, qui s’est également exportée, au point qu’en France aussi elle est souvent considérée comme légitime.

Exemple : la résistance ontologique des États-Unis à l’impôt. Il y a certes une forte tradition antifiscale qui remonte aux origines : les propriétaires détestaient que l’on taxât marchandises, en l’occurrence des esclaves. Dans les colonnes de l’Humanité en février 2020, Gabriel Zucman rappelait pourtant que les États-Unis, le temple du capitalisme, étaient « allés très loin dans l’utilisation de l’impôt pour réguler les inégalités et l’économie de marché, avec un taux marginal d’imposition de 80 % en moyenne de 1930 à 1980. Les droits de succession s’établissaient également à 80 % et les taux d’impôt sur les sociétés à 50 %. »

« Devant le Congrès, en 1942, Roosevelt affirme clairement sa volonté d’instaurer un revenu maximal légal à hauteur de 25 000 dollars, l’équivalent de 1 million de dollars aujourd’hui. Il voulait alors créer un taux de 100 % au-delà de cette somme. Après avoir hésité, les parlementaires ont finalement voté un taux de 93 %, qui a été effectif pendant des décennies, à la fois sous des administrations démocrate et républicaine (Eisenhower), ce qui reflétait un consensus. Il y a une amnésie collective assez fascinante aux États-Unis sur cette période ».

Peine de mort : la dualité de l’Amérique

Autre exemple : l’Amérique est le « pays de la peine de mort ». La base matérielle de cette affirmation n’est absolument pas contestable. Hormis un moratoire, de 1972 à 1976, on a toujours exécuté dans le pays et on continue. Les États-Unis sont la dernière « démocratie occidentale » à pratiquer le crime d’État. Depuis 1977, 1 700 exécutions ont été menées et Donald Trump a pris un pervers plaisir à reprendre les mises à mort fédérales après une pause pendant la présidence de Joe Biden.

Pourtant, c’est aussi outre-Atlantique que l’on trouve précocement les ferments de l’abolitionnisme. Alors que la France a mis fin à la « peine capitale » en 1981, l’État du Michigan l’a fait dès… 1846, suivi quelques années plus tard par le Rhode Island et le Wisconsin. Au moment de célébrer le 250e anniversaire du pays, les faits sont plus contrastés que ne pourrait le laisser supposer la litanie des exécutions : un tiers du pays s’avère pratiquant, quasi intégralement des États du Sud. Le Texas à lui seul est responsable de plus du tiers des exécutions. Le Death Penalty Information Center estime que le pays vit dans une situation d’« abolition de fait ».

On pourrait multiplier ces sujets – naissance du 1er-Mai, création d’une première forme d’État-providence dès les années 1930 (contre 1945 en Europe), mouvement des suffragettes, qui conduit au droit de vote des femmes, certes seulement blanches, en 1920 (contre 1945 en France) – comme autant de pointillés qui dessinent une trajectoire plus complexe (la coexistence de deux Amériques) que la messe trumpiste.

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11:41 Publié dans Actualité, L'Humanité | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : usa, 250 ans | |  del.icio.us |  Imprimer | | Digg! Digg |  Facebook |

22/06/2026

Comment Marc Bloch a révolutionné le métier d’historien

 

Marc Bloch

Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.


L’historien Marc Bloch (1886-1944), qui fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 en compagnie de son épouse, Simonne Vidal (1894-1944), reste inégalement connu dans le très grand public. Lorsqu’il l’est, c’est d’abord la figure du héros de la Résistance qui domine plutôt que celle de l’universitaire. Du côté des historiens, la figure de Marc Bloch est en revanche très familière, aussi bien pour ses travaux sur le Moyen Âge que pour avoir été, en 1929, avec Lucien Febvre, le fondateur des Annales. D’abord appelée Annales d’histoire économique et sociale, cette revue, quoique centrée sur l’histoire, ambitionnait de promouvoir le dialogue avec toutes les sciences sociales tout en étant accessible au grand public, le premier de ces objectifs ayant été cependant plus durablement atteint que le second.

Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :

« Un monsieur de 50 ans, décoré, le visage fin sous les cheveux gris argent, le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette d’une main, une canne dans l’autre. »

Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.

De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?

Partir des questions plutôt que des faits

La méthode de Marc Bloch se caractérise par un certain nombre d’éléments originaux, qui devaient beaucoup à son excellente connaissance des sciences sociales de son temps. Grand lecteur des productions de ses collègues européens, comme en donne un aperçu du travail en cours visant à reconstituer sa bibliothèque, il refusait de s’enfermer dans une historiographie nationale. Il n’hésitait pas à recourir à la longue durée, pour étudier par exemple les transformations des campagnes françaises, et au comparatisme entre les sociétés en faveur duquel il avait présenté un premier manifeste, à Oslo, en 1928.

Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,

l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».

Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.

Marc Bloch n’a cependant jamais renié les enseignements de ses maîtres, qu’il s’agisse de ceux qui avaient été ses professeurs à l’École normale supérieure ou d’autres, comme Ferdinand Lot à qui il dédia le dernier de ses livres publiés de son vivant, la Société féodale (en deux volumes, 1939-1940), qui appartenaient à la mouvance des historiens dits positivistes ou de l’école méthodique, dont les partis pris étaient présentés dans la célèbre Introduction aux études historiques, de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.

Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.

Rendre leur complexité aux sociétés médiévales

Il appliqua d’abord cette méthode à l’étude du servage qu’il envisagea non plus comme une question juridique mais comme une « un chapitre jusqu’ici trop négligé de l’histoire financière des Capétiens ».

Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.

Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.

C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.

Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.

Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.

Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?

Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.

Le style est l’homme même

La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.

Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :

« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »

Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :

« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».

Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :

« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »

Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.


Valérie Theis est l’autrice du chapitre « Des classes sociales au Moyen Âge » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance (Seuil, 2026), sous la direction de Yann Potin et Florian Mazel, et de « Marc Bloch, un héritage normalien » dans la revue Annales – Histoire, sciences sociales, juin 2026.

Source The Conversation

Marc Bloch

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07/03/2026

George Sand 150 ans après sa dispartion, hommage - elle avait la passion de l’égalité

George Sand2.jpg

À l’heure où s’impose l’idée de l’entrée au Panthéon de l’écrivaine libre de cœur, de corps et d’esprit, pionnière du féminisme, qui prit fait et cause pour les ouvriers et les paysans de son temps, la grande historienne évoque la haute figure de celle qui venait, à sa manière, du peuple de Paris.

La perspective du 150e anniversaire de la mort de George Sand (1er juillet 1804 à Paris – 8 juin 1876 à Nohant dans l’Indre) suscite un appel de mémoire considérable. Son entrée au Panthéon s’impose. Qui mieux que Michelle Perrot, pour évoquer George Sand, cet être libre en un temps où les femmes n’avaient pas voix au chapitre ? On lui doit notamment, avec Georges Duby, le monument qu’est l’« Histoire des femmes en Occident ». Elle répond à nos questions, sur celle à qui elle consacrait dans « Secrets d’histoire », le 2 août 2016, sur France 2, l’émission « George Sand, libre et passionnée ».1

Comment expliquer la puissance de travail et de don de soi de George Sand ?

Michelle Perrot

Elle avait une énergie considérable. C’était une insoumise, une révoltée. Le milieu dans lequel elle a vécu l’a portée. Sa grand-mère, qui lui a légué Nohant, était une femme des Lumières. Sans connaître personnellement Jean-Jacques Rousseau, ça comptait pour elle. Le père de George Sand (laquelle portait alors le nom d’Aurore Dupin – NDLR) était un soldat des armées napoléoniennes. L’époque la pousse vers la révolte.

Comment la voyait-on en son temps ?

Elle avait des admirateurs et des admiratrices passionnés, mais aussi de nombreux détracteurs. Certains considéraient qu’elle avait une vie dévergondée, des idées beaucoup trop avancées, que ce n’était pas le rôle d’une femme. Elle était républicaine. Or, on était sous la monarchie. Sa correspondance, publiée par Georges Lubin, montre l’étendue de ses relations, mais elle ne fait pas l’unanimité.

Elle paraît en avance dans tous les domaines. Comment cela s’est-il progressivement organisé ?

Elle naît en 1804. Elle a développé ses idées et sa contestation de la société dès les années 1830-1832. Elle s’engage très tôt dans la vie publique. La révolution de 1830, qui a donné lieu à une monarchie un peu plus libérale, a été très importante pour elle. Elle en attendait autre chose. Il faut savoir qu’elle est une femme qui se sépare de son mari. Le divorce, droit donné par la Révolution française, a été supprimé par la Restauration de 1815-1830. À l’époque, on ne peut que se séparer de corps avec interdiction de se remarier. Elle a dû faire un procès pour obtenir la garde de ses enfants et jouir de la propriété qui lui appartenait. Elle s’est battue pour ses droits. Elle avait dans l’idée que toutes les femmes devaient le faire. Sa priorité concernait leurs droits civils.

Envisageait-elle déjà le droit de vote des femmes ?

Elle pensait que les femmes voteraient un jour, mais cela ne lui semblait pas prioritaire. Elle voulait pour elles, d’abord, des droits civils, c’est-à-dire le droit au divorce, le droit à gérer sa propriété, le droit au travail et à la libre circulation. Elle l’a fait pour elle-même et dans son œuvre. Ses romans comptent plusieurs héroïnes positives ; des femmes qui agissent, choisissent leurs amours et vivent librement. Elle a eu d’assez nombreux amants tout en ayant l’idée du couple qui perdure.

En quoi ses prises de position politiques juraient-elles avec la norme idéologique de sa classe sociale ?

Elle était aristocrate mais prônait l’égalité. « L’égalité est ma passion », disait-elle. Elle trouve la société très injuste. En ce sens, elle est socialiste. Le socialisme de son époque, c’est celui des saint-simoniens et de Pierre Leroux, lequel cherchait la synthèse entre liberté et égalité : il lutte pour une société libre et égale, ce qui suppose de passer par la loi. George Sand est peut-être plus réformiste que révolutionnaire. Elle veut des lois pour changer la condition des gens. Par ailleurs, elle était très anticléricale. Sur les conditions ouvrière et paysanne, elle est en lutte. Elle a écrit « la Ville noire », un livre très en avance sur la condition ouvrière.

On y voit des ouvriers engagés dans des associations, mettant sur pied des coopératives, donc sans patron. Quant à la condition paysanne, George Sand vit dans le Berry, qui est une région rurale. Elle milite pour que les paysans aient une terre et puissent vivre de leur travail. À La Châtre, à 5 km de sa maison, se réunissait une sorte de groupe politique républicain. Elle en est ! Elle crée des journaux : « l’Éclaireur de l’Indre » où ses amis républicains s’expriment. Elle fonde « le Travailleur de l’Indre ». Elle développe ses idées politiques par voie de presse ou dans de petites brochures. J’ai réuni beaucoup de ses textes sous le titre « Politique et polémiques ».

Où se situe-t-elle sur la question de l’esclavage ?

Il y a en France, à l’époque, un mouvement résolument abolitionniste. Elle en fait partie. Quant à son engagement politique, elle est socialiste : exit la monarchie, le pouvoir du peuple, vive la République. Elle se bat pour l’alphabétisation, à une époque où les lois Ferry (l’école laïque, gratuite et obligatoire) n’existent pas encore. On la disait rouge ! Elle n’était pas théoricienne à proprement parler mais certains la pensaient communiste. Dans sa correspondance, elle relate que des gens venaient manifester sous ses fenêtres aux cris de : « À bas George Sand ! À bas la communiste ! »

Peut-on la qualifier de rebelle ?

Oui ! Rebelle dans sa vie, dans ses idées, dans son action. Elle n’accepte pas l’ordre établi. Elle choisit sa vie, les hommes avec lesquels elle veut être. Elle décide d’écrire, ce qui est un acte de rébellion, alors pas commun. Elle critique la société de son temps, qu’elle juge injuste aussi bien dans les rapports entre les hommes et les femmes qu’entre les classes sociales.

La lit-on encore ?

Je n’en suis pas sûre. Sa figure a certes été mieux reconnue, mieux valorisée mais elle n’est pas très connue. Les gens lisent « la Petite Fadette », et ce qu’on appelle les romans paysans. Un de ses grands textes se lit toutefois de plus en plus, « Histoire de ma vie », son autobiographie. Le genre autobiographique était réservé aux hommes. Elle s’y adresse aux artisans et aux paysans en leur disant : « Mais vous, écrivez votre vie ! Je le fais. Faites-le ». Elle avait une haute idée du peuple.

L’entrée au Panthéon ?

Je suis pour ! Ce serait très bien qu’une femme de sa dimension, qui a une œuvre très importante et qui fut une vraie figure, entre au Panthéon, où il n’y a pas tellement de femmes. C’est une grande écrivaine. Victor Hugo la respectait beaucoup.

Peut-on la considérer comme « féministe » ?

Le mot n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle. Nous pouvons toutefois la considérer comme une féministe puisqu’elle se bat pour le droit des femmes dans sa vie comme dans ses écrits. Si le féminisme est une action pour l’égalité et la liberté des femmes, George Sand donne l’exemple. Elle avait fait, de sa maison de Nohant, un lieu vivant. Elle y accueillait écrivains, peintres et musiciens. Leroux, Ledru-Rollin, Chopin (il y a vécu neuf ans)… Delacroix y avait son atelier. Le soir, on dînait, on discutait, on jouait des pièces de théâtre. À minuit, chacun regagnait sa chambre. Elle montait dans la sienne pour écrire jusqu’à 4 heures du matin.

Comment vous êtes-vous intéressée à elle ?

J’ai d’abord partagé les préjugés sur « la Bonne Dame de Nohant ». Il se trouve que j’ai épousé un homme du Berry, de Châteauroux. J’ai découvert George Sand en allant voir sa maison. J’ai été émue. J’ai commencé à lire sa correspondance et « Histoire de ma vie », ses textes plus historiques. Je n’ai depuis cessé de la découvrir.

C’est un tempérament généreux, sans préjugés. Une femme qui travaille. Sa grand-mère paternelle était une aristocrate mais sa mère une ouvrière. Une petite couturière. « Je suis la fille d’un patricien et d’une bohémienne et je serai avec le peuple contre le roi et ses suppôts », disait-elle. Son père et sa mère se sont rencontrés aux armées où celle-ci était sans doute une femme galante. Le père de Sand l’a aimée, engrossée et épousée, au grand dam de sa propre mère. Il la lui a imposée. George Sand vient à sa manière du peuple de Paris.

George Sand.jpgEcoutez la biographie de George Sand d'après le livre, 125 livres pour l'Humanité, en cliquant sur cette ligne]]]

 

Diego DIAZNombre de pages : 13220 €
Format(s) : Papier EPUB PDF

 

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