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14/01/2026

Marguerite Joubert-Lermite, institutrice, figure du parti communiste nantais (1910-1943)

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« Amenée à juger la société capitaliste, je me suis rangée aux côtés du prolétariat ; mes besoins de logique, de clarté, mon amour des forces neuves, des réalités en espoir, se sont cristallisés autour du mot ‘‘révolution’’ ». Marguerite Joubert, qui s’exprime ainsi en 1933, est une figure oubliée du parti communiste nantais des années 1930. Elle illustre pourtant par son parcours l’émancipation et le militantisme d’une jeune femme de cette époque.

L’accès à une culture émancipatrice

Issue d’un milieu populaire, Marguerite Joubert grandit à Nantes où elle entre à l’Ecole normale en 1926. Mais l’institution de la Villa Maria est frappée l’année suivante par la tuberculose et la jeune femme part au sanatorium de Sainte-Feyre en 1928. La maladie est grave mais ce centre de soin pour instituteurs hérité du mouvement mutualiste lui procure un riche environnement intellectuel. Elle s’y lie à des amis avec qui elle partage lectures, correspondance et voyages. Elle y est encouragée à écrire, comme elle le fait depuis l’adolescence, des poèmes qui sont publiés au début des années 1930 dont l’un dans la Nouvelle Revue Française en novembre 1933. Et elle y découvre le communisme. Tous les éléments des amitiés à venir sont là : endogamie professionnelle, rôle actif des femmes, importance de la culture et engagements politiques partagés. De retour à Nantes en 1931 elle rejoint un groupe de jeunes instituteurs militants syndicaux. C’est avec l’un d’entre eux, André Lermite, qu’elle se marie plus tard.

Ces instituteurs rencontrent Jean Bruhat, professeur au lycée Clemenceau et membre du parti communiste, dans un contexte syndical. Ce dernier exerce une influence décisive. Il leur apporte une formation intellectuelle et idéologique d’où sort la rédaction collective d’un numéro des Cahiers de contre-enseignement prolétarien en mai 1935. Le groupe est uni par une même position dissidente au sein du Syndicat national des instituteurs et une même adhésion au Parti communiste et à ses différentes organisations.

Une militante régionale de premier plan au temps du Front populaire

Ce parti a justement besoin de nouveaux cadres pour amorcer une stratégie de reconquête après plusieurs années de déclin et Marguerite Joubert est poussée en avant par Jean Bruhat. Au cours de l’année charnière 1932-1933 elle a adhéré au syndicat des instituteurs, à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires puis au Parti communiste. Elle entre au début de 1934 au bureau régional du parti comme secrétaire régionale des jeunesses communistes, qui font l’objet d’une attention particulière. Militante convaincue, elle met en oeuvre les directives nationales : faire de la culture un vecteur de la conquête des jeunes, les former, organiser leurs sections, éditer leur journal, La Bataille, créer des sections féminines. Oratrice régulière des réunions politiques de 1934 à 1937, elle accompagne finalement l’éclosion, difficile au regard des déceptions d’alors, d’une nouvelle génération de militants née avec le Front populaire.

A nouveau malade en 1932-1933, Marguerite Joubert ne devient institutrice qu’en 1934 d’abord au Gâvre puis à Bouaye. Elle prend, fin 1935, des fonctions au sein de nouvelles instances syndicales réunifiées. Elle y est élue, y obtient la création d’une commission des jeunes et prend en charge la rédaction d’une nouvelle rubrique dédiée à ces mêmes jeunes dans le bulletin des instituteurs. Ce sont donc là plusieurs années d’un engagement intense, toujours tourné vers la formation des jeunes, dans le contexte historiquement dense du Front populaire et des tensions en Europe. Avant un retrait progressif. Elle se marie en 1938 puis, enceinte, redevient une militante locale.

Une communiste dans la guerre

Installés à Chantenay les époux Lermite appartiennent à un parti interdit après la signature du pacte germano-soviétique. Devenus, après la défaite française, les ennemis du régime de Vichy, ils sont inquiétés par le ministère de l’Education nationale et surveillés par la police française. André Lermite est arrêté à la demande des Allemands peu après l’attaque de l’URSS et interné au camp de Compiègne où il participe au mouvement de résistance communiste. En août 1942 la police française mène une vaste opération d’arrestations de jeunes résistants communistes en Loire-Inférieure. Le mois suivant Marguerite Lermite, elle aussi membre de la résistance et déjà dénoncée fin 1941, est arrêtée à son tour et livrée aux Allemands. Elle transite par plusieurs prisons avant d’être envoyée au camp de Romainville.

Tous deux ont été déportés au camp d’Auschwitz-Birkenau. André Lermite y arrive en juillet 1942 et y meurt début août. Marguerite Lermite y est déportée en janvier 1943 avec 230 autres femmes essentiellement résistantes communistes. Elle y est vraisemblablement morte fin février. A la Libération, André Lermite a donné son nom à l’école où il enseignait. Marguerite Lermite, elle, n’est restée que dans la mémoire de ses proches et de ses camarades.

Renaud Avez pour Nantes Patrimonia

Podcast sur Marguerite Joubert à écouter en cliquant sur cette ligne ou sur la photo]]]marguerite joubert

13/05/2025

Fête de l’Humanité 1945 : le goût de la liberté et de la paix retrouvées

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Interdite durant l’Occupation, la Fête de l’Humanité rouvre ses portes le 2 septembre 1945. Près d’un million de participants vont y savourer la paix retrouvée. Le journal célèbre sa republication au grand jour et le PCF, au cœur de la « bataille de la production », démontre sa puissance militante, à quelques semaines d’un scrutin décisif pour l’avenir politique du pays., l'Humanité

Il est juste 6 heures et, déjà, des foules immenses s’échappent par vagues des bouches de métro, accueillies par des diffuseurs du journal de Jaurès : « Deeeeemandez l’Humanité ! » Les campeurs installés la veille dans le bois de Vincennes attendent de pied ferme. En sommeil durant l’occupation, la Fête de l’Humanité va de nouveau ouvrir ses portes. Et renaître triomphalement. Ce 2 septembre 1945, près d’un million de personnes vont fouler les pelouses de Reuilly.

Huma45.jpgL’Humanité célèbre sa republication au grand jour. Les communistes, alors « parti des 75 000 fusillés », qui ont joué un rôle décisif dans la Résistance, démontrent leur puissance militante, à quelques semaines d’un scrutin décisif pour l’avenir politique du pays. Le 21 octobre, les Français vont voter pour les premières législatives depuis la fin de la guerre, et pour le référendum sur les pouvoirs de la nouvelle Assemblée, chargée de rédiger la future Constitution.

Franchi l’imposant portique d’entrée, le public remonte une immense « allée d’honneur » menant à la scène centrale, où le secrétaire général du PCF doit prononcer son discours dans l’après-midi. « Nos Champs-Élysées », se félicitera Maurice Thorez. S’y croisent des fanfares, des hommes à échasses, des uniformes soviétiques, des Espagnols en costume national.

Des jeux de chamboule-tout sur les visages de Hitler et Pétain

Après cinq années de souffrance, d’oppression et de deuil, un grand vent de liberté souffle dans les allées, chorégraphié par des lâchers de ballons et de pigeons. Dans les sous-bois s’improvisent des bals champêtres. On fait la queue pour une balade en barque sur le lac Daumesnil. Deux villages de stands s’étendent de la porte de Charenton à la piste municipale, où se tiendront une course de vélo et un match de football, organisés par la FSGT.

On croque la vie à pleines dents. En dépit des absents. Paul Éluard vient d’écrire Éternité de ceux que je n’ai pas revus : ses amis fusillés par les nazis ou déportés dans les camps d’extermination, Desnos, Politzer, Gabriel Péri. L’Union des femmes françaises tient un stand pour révéler l’horreur des camps de la mort. Les déportés témoignent. 

Deux mois plus tard se tiendra le procès de Nuremberg. Ici, au « tribunal du peuple », on assiste à la pendaison de Laval et on joue au chamboule-tout sur les visages de Hitler, Hirohito, Mussolini et Pétain.

Dans le prolongement esthétique du Front populaire, des fresques réalistes représentant la France au travail sont déployées dans les allées. Le Parti communiste est alors au cœur de la « bataille de la production », pour rendre à la France sa puissance et son indépendance économiques. Le slogan « Gagner la bataille de la production, c’est vaincre le fascisme, sauver la France et la démocratie » s’affiche en haut du stand de la Vie ouvrière, revue de la CGT. Les mineurs sont à l’honneur.

Maurice Thorez remet à un mineur la carte du millionième adhérent

Thorez.jpgC’est à l’un d’eux, « le camarade Pruvost », que Maurice Thorez remet solennellement au début de son discours la carte du millionième adhérent du Parti communiste.

On sait aujourd’hui le chiffre surévalué. Les historiens s’accordent sur plus de 500 000 adhérents en 1945.

Un chiffre qui fait déjà du PCF l’un des partis communistes les plus puissants du monde, et le parti politique français aux effectifs les plus fournis. Quelques semaines après la fête, le 21 octobre, le parti de Maurice Thorez va arriver en tête et dépasser les 5 millions de voix, recueillant 26,2 % des suffrages. Il obtiendra 159 députés, deux fois plus qu’en 1936.

Sur l’immense scène centrale, entouré d’Étienne Fajon, Jacques Duclos et Marcel Cachin, directeur du journal, Maurice Thorez, en bras de chemise, est accueilli comme une rock star. « La classe ouvrière et le peuple dans son ensemble ont le sentiment que le Parti communiste est leur parti, assure-t-il. Un million d’hommes et de femmes dans les rangs de notre Parti, c’est le résultat de nos efforts pour organiser la bataille de la Résistance… Nous nous sommes dépensés pendant les longues années d’Occupation, organisant les sabotages, les grèves, la lutte contre les réquisitions. Nous avons organisé la lutte armée. Nous nous sommes dépensés pour la création des Francs-tireurs et partisans français, qui ont constitué plus tard les neuf dixièmes des Forces françaises de l’intérieur, dont on sait le rôle dans la libération de notre pays. »

Deux mois plus tard, cinq ministres communistes vont faire leur entrée dans le deuxième gouvernement du général de Gaulle, formé le 13 novembre 1945 : Maurice Thorez, Ambroise Croizat, François Billoux, Marcel Paul et Charles Tillon. Sécurité sociale, nationalisation des grandes entreprises, création des comités d’entreprise, statut de la fonction publique, grille des salaires, inscription du droit de grève dans la Constitution… Les ministres communistes vont mettre en place, avec le programme du CNR, parmi les plus grandes conquêtes sociales françaises du XXe siècle.

Succès des oranges vendues par les Républicains espagnols

Le meeting des dirigeants du PCF devient une institution, un rendez-vous incontournable des rentrées politiques. Face à la grande scène, des écorces d’orange jonchent le sol de la clairière. Le peuple de la Fête, qui a connu la faim et les privations, savoure à nouveau le jus des oranges, que les Républicains espagnols vendent au prix de 25 francs. De l’autre côté des Pyrénées survit encore le régime fasciste de Franco.

« Aux approches des heures de repas, la foule grossit, encore, si c’est possible, autour des stands de ravitaillement, raconte l’Humanité du 4 septembre. La Famille nouvelle est prise d’assaut. Il faut jouer des coudes pour déguster le délicieux « rancio » des CDH des Pyrénées-Orientales, ou se munir de cidre chez les Bretons émancipés ; on s’installe sous les tonnelles des Filles de France ou autour des nombreuses buvettes, on dévalise les marchands de crêpes et de frites. »

La presse de droite voit rouge. « Ce qui est grave, écrit le journal l’Époque, c’est que les facilités accordées aux organisateurs de cette foire (sic) par les pouvoirs publics, et la publicité qui lui fut faite par la radio et les actualités cinématographiques lui ont conféré à peu près le caractère d’une fête nationale. » La préfecture de police estimera à 930 000 le nombre de participants.

« Plus d’un million ! Jamais Paris ne vit une foule aussi grandiose et enthousiaste ! » titre l’Humanité, qui conte comment, déjà, « un orage de grêle qui se déclencha une demi-heure avant minuit dispersa les derniers visiteurs ». Le journal publie une liste d’objets trouvés, et regrette « de ne pouvoir qu’en deux mots ici remercier le magnifique dévouement des camarades de l’Humanité, qui se sont dépensés sans compter pour mettre au point l’organisation de cette fête grandiose ». « Grandiose », en effet, ce bouquet final du feu d’artifice qui clôtura cette édition, et s’éteignit « par une inscription dans le ciel en lettres de feu : VIVE L’HUMANITÉ ».

Huma45.jpgLe podcast à écouter}}}

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16/04/2025

Jacques Duclos, une vie au service de la révolution

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Grand dirigeant communiste, résistant, parlementaire, plusieurs fois incarcéré pour ses activités politiques… la vie de Jacques Duclos est un roman. Il s’éteint en 1975, quelques années après avoir été un remarquable candidat à la présidentielle. Son parcours se confond avec les cinquante premières années du PCF.

 

Lorsque paru, le 1er janvier 1975, chez Grasset « Ce que je crois », de Jacques Duclos, on pouvait s’étonner qu’il lui faille, pour ainsi dire, ajouter une sorte de post-scriptum à ses Mémoires, dont le sixième et dernier tome avait été publié chez Fayard en 1973.

Nous ne savions pas que c’était là son dernier livre. Lui le savait. Et une phrase à la fin de l’ouvrage prit pour nous tout son sens quatre mois plus tard, quand Jacques – c’est ainsi que nous l’appelions – s’éteignit chez lui, le 25 avril 1975, il y a 50 ans, dans son petit pavillon de l’avenue du Président-Wilson, à Montreuil, séparé de celui de Benoît Frachon par la petite boutique d’un coiffeur, que nous connaissions bien pour y avoir, certaines nuits, « monté la garde », le chat Pom-Pom sur les genoux.

Cette phrase aurait dû nous prévenir : « Ce que mes yeux ne pourront peut-être pas voir, d’autres yeux le verront. Et la lumière l’emportera sur les ténèbres, la vie sera plus forte que la mort. »

Jacques, chef de guerre

Le 26 avril, un samedi, à la une de « l’Huma », un seul titre : « Jacques Duclos est mort » ; avec une superbe photo du dirigeant communiste et l’hommage du comité central du PCF : « Venu au Parti communiste français à la lumière de la grande révolution d’Octobre, par haine de la guerre qu’il venait de vivre, Jacques Duclos fut, avec Maurice Thorez, Marcel Cachin et Benoît Frachon, de ceux qui construisirent ce grand parti populaire et national et en firent l’avant-garde du combat de classe pour la démocratie et le socialisme… ». 

Le 29 avril, 200 000 personnes se pressaient dans le cortège qui accompagnait cette grande figure du mouvement communiste international. Elles rendaient ainsi hommage à cet orateur sans pareil du Palais Bourbon depuis 1926 et du Palais du Luxembourg depuis 1959, ce dirigeant du PCF, qui, dans la clandestinité, pendant quatre ans, avait eu la lourde et périlleuse tâche de diriger le Parti et les forces de la Résistance qui lui étaient affiliées.

Les circonstances – la défaite de 1940, l’Occupation, l’absence de Maurice Thorez, réfugié à Moscou – avaient fait de Jacques un chef de guerre, lui, le petit pâtissier né le 2 octobre 1896 à Louey, un village des Hautes-Pyrénées de 477 âmes à l’époque, qu’il avait dû quitter à 18 ans, en 1915, pour l’uniforme, les tranchées de Verdun, la boue, le sang et la mort. Démobilisé avec son frère Jean, une « gueule cassée », il n’attend pas pour rejoindre l’Association républicaine des anciens combattants, l’Arac, que vient de fonder Henri Barbusse.

Jacques avait lu « le Feu ». Il lisait beaucoup d’ailleurs. Blessé en 1916, à l’hôpital, il dévorait Balzac. Il lira toute sa vie. Dans le dernier tome de ses Mémoires, il nous parle de Lautréamont. Dans « Ce que je crois », il revisite la guerre d’Espagne, au cours de laquelle il fut plusieurs fois missionné par l’Internationale communiste (IC) ou le PCF –, à travers Hemingway et Bernanos. Il était incollable sur Hugo. Il s’en inspira beaucoup comme orateur, comme évidemment de Jaurès. Ils furent ses pairs, mais il conquit lui-même ses galons de tribun.

Qu’il prononce un discours au Parlement, qu’il harangue la foule dans un meeting, ou encore qu’il intervienne dans une simple réunion, comme celles du comité de section de Montreuil-Sud, auxquelles il se faisait un devoir d’assister quand son agenda le lui permettait, il faisait partager passions, colères et rires à son auditoire.

La journaliste Dominique Desanti s’en souvient : « Entendre Duclos pour la première fois, quelle fête pour l’oreille amie de l’éloquence ! Période balancée, formule répétée en refrain, symbiose de la tradition oratoire du Midi et des rites du langage communiste qui gagnent de la saveur à rouler sur le gravier d’un accent. Rond le petit corps, ronde la grosse tête, rondes les lunettes ; tout rassure, tout fait penser au matou ronronnant quand soudain cette voix vous emporte et quand soudain le regard, perçant et froid, vous atteint. »1

Le « complot des pigeons »

Il émaillait son propos d’anecdotes, de digressions, souvent drôles. Il avait sa ponctuation : « eh bien ! », « n’est-ce pas ». Il recourait souvent à des citations, quelques fois assez crues, comme dans ce meeting à la mairie de Montreuil pendant la campagne des élections législatives de 1958 où, accrochant son adversaire, un certain, Jean-Pierre Profichet, un médecin inconnu mais qui allait le battre, il avait repris la saillie de Napoléon à Talleyrand au château des Tuileries, le 28 janvier 1809 : « Tenez, Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. »

Ce soir-là, il ne le savait pas encore, mais s’achevait sa carrière de député. Commencée avec éclat en 1926 à Paris, avec une victoire sur Paul Reynaud, le futur président du Conseil de la débâcle de 1940, suivi en 1928 d’une autre sur Léon Blum, dans le 20e arrondissement de Paris, elle est brièvement interrompue en 1932 quand Jacques Duclos est défait, dans ce même arrondissement, par Marcel Déat, en 1932. Quatre ans plus tard, en 1936, il retrouvera le Palais Bourbon comme député de Montreuil. La même année, il est vice-président de la Chambre, fonction qu’il retrouvera à la Libération à l’Assemblée nationale, jusqu’en 1951.

La carrière parlementaire de Jacques Duclos ne fut pas un doux chemin. Plusieurs fois arrêté, condamné, incarcéré, au total, ses condamnations équivalaient à quarante-sept ans d’emprisonnement. Et rebelote après-guerre, avec le lamentable « complot des pigeons ». Le 28 mai 1952, le PCF et les Jeunes communistes organisèrent à Paris une manifestation contre la venue du général américain Ridgway à Paris. Elle tourna à l’émeute.

Le soir même, alors qu’il quittait le siège de « l’Humanité » pour rentrer chez lui en voiture, Jacques, sa femme, Gilberte, son chauffeur et son garde du corps furent arrêtés. En dépit de son immunité, il fut incarcéré à la Santé et libéré seulement le 1er juillet. On avait trouvé dans la voiture deux pigeons, morts ! Un cadeau. Cela suffit à voir là la main de Moscou. La presse se déchaîna.

Depuis la fin des années 1920 et surtout les années 1930, l’activité internationale de Jacques Duclos, laquelle était fort importante, ne cessait de faire de lui un des boucs émissaires privilégiés de la droite, de l’extrême droite montante et de leur presse. C’était « l’agent de Moscou » tout désigné et, pour certains spécialistes de l’anticommunisme, ça l’est encore aujourd’hui.

Dirigeant du PCF au côté de Maurice Thorez, parfois seul quand ce dernier n’était pas en France, Jacques était également dirigeant de l’Internationale communiste, pour laquelle il assuma nombre de missions auprès d’autres partis de l’IC. Internationaliste convaincu, il avait parfaitement intégré la formule de Jaurès : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène. » C’est pourquoi la grande dame que fut Dolores Ibarruri, la « pasionaria », salua sa mémoire au Père-Lachaise, en avril 1975.

La campagne de l’élection présidentielle de 1969

C’était seulement six ans après l’un des plus grands faits d’armes de Jacques : la campagne de l’élection présidentielle de 1969. Le général de Gaulle ayant démissionné à la suite d’un référendum qu’il avait perdu, une élection fut organisée, fixée au 1er juin 1969. Au lendemain de Mai 1968, les conditions d’une alliance à gauche, comme en 1965 avec la candidature de François Mitterrand, n’étaient pas réunies.

Le PCF choisit Jacques Duclos. Les socialistes, Gaston Deferre, appuyé par Pierre Mendès-France, tandis que le jeune Rocard s’alignait lui aussi. Georges Pompidou, l’ancien premier ministre de De Gaulle et Alain Poher, le président du Sénat, se concurrençaient sur la droite. Beaucoup restaient sceptiques, même chez les communistes, face à la candidature d’un homme de 72 ans, certes bien connu des communistes, mais pas beaucoup au-delà, surtout dans les jeunes générations.

La journaliste Michèle Cotta, qui allait suivre Jacques en campagne, faisait part de ses doutes le 5 mai 1969 : « Il n’est pas de prime jeunesse, évidemment. Son apparence physique ne plaide pas en sa faveur. Et, vieux stalinien qu’il est, il est loin d’incarner le renouveau du PC. Defferre et Jean-Jacques Servan-Schreiber ne jugent pas dangereux le candidat communiste. Ils n’en ont nullement peur. » Elle reconnaissait, moins de vingt jours après, le 22 mai 1969 : « Je m’étais trompée en pensant que Duclos était un mauvais choix. Il fait au contraire une campagne formidable : il est partout (…) tout en gardant son énergie intacte pour les enregistrements télévisés. (…) Il rigole tout le temps, avec ses petits yeux pétillants sous ses lunettes ». 

Le 1er juin 1969, Jacques Duclos prenait la troisième place, frôlant de justesse sa qualification pour le second tour (à moins de 500 000 voix près), avec 21,3 % des voix. Defferre atteignit péniblement les 5,0 % et Rocard 3,6 %. Refusant de soutenir Poher face à Pompidou, le PCF appela à l’abstention. Jacques lança son célèbre « Pompidou-Poher, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ! ». Michèle Cotta fut séduite : « On ne peut pas mieux trouver : court, compréhensible par tous, impertinent, rigolo. Jacques Duclos aura mis de bout en bout les rieurs de son côté » (14 juin 1969).

Une dernière bataille, on pourrait dire un duel, attendait encore le sénateur de Seine-Saint-Denis. Le 22 octobre 1974, devant l’Association de la presse anglo-américaine, le ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski, avait déclaré que le Parti communiste était « un parti totalitaire et de caractère fascisant ». Le groupe communiste au Sénat déposa aussitôt une « question orale avec débat ».

Son président, Jacques Duclos, y demandait au ministre de l’Intérieur « comment il a pu qualifier de fascisant un parti dont le rôle dans la lutte contre le fascisme et dans la Résistance est historiquement reconnu et qui poursuit aujourd’hui dans la légalité et le respect de la Constitution une activité au service du peuple et de la nation ». La joute eut lieu le 12 novembre 1974. Jacques était déjà fatigué, malade. Ce ne fut pas son meilleur combat. Ce fut le dernier d’une vie faite par et pour l’engagement.

Diego DIAZNombre de pages : 13220 €
Format(s) : Papier EPUB PDF