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21/02/2018

Maurice Audin, témoignage. « Une saloperie de communiste, il faut le faire disparaître »

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Parcours "Maurice Audin" d'Ernest Pignon Ernest, d'Alger 2003

Maud Vergnol, l'Humanité

Le témoignage d’un ancien appelé, qui pense avoir « enterré » le corps de Maurice Audin, torturé par l’armée française en juin 1957, relance l’exigence de vérité et ravive les horreurs d’une guerre dont l’État français n’a toujours pas assumé sa responsabilité.

« Je crois que c’est moi qui ai enterré le corps de Maurice Audin. » Jacques Jubier (1) a la voix un peu tremblante. Il hésite, regarde autour de lui. Mais il veut témoigner. Comme près de deux millions d’appelés, il avait préféré oublier, se taire « pour protéger (sa) famille ». Et puis, le temps a fait son œuvre. Et la peur de « représailles » de la Grande Muette s’est dissipée. C’est l’entretien publié dans nos colonnes, le 28 janvier, avec le mathématicien Cédric Villani qui l’a convaincu. Si un député de la majorité est déterminé à faire reconnaître la responsabilité de l’État français dans l’assassinat, en juin 1957, du jeune mathématicien communiste Maurice Audin, c’est que les langues peuvent commencer à se délier… Et l’exigence d’une reconnaissance de ce crime d’État, bientôt aboutir.

Avec « l’affaire » Maurice Audin, c’est la pratique généralisée de la torture pendant la guerre d’Algérie qui refait surface. Une sauvagerie institutionnalisée, dont le refoulement a rongé comme une gangrène la société française. Mais les mécanismes de fabrication de l’oubli finissent toujours par céder. Ce nouveau témoignage en est la preuve.

Alors que la capitale est engourdie par la neige, Jacques Jubier, 82 ans, a fait le voyage depuis Lyon pour soulager sa conscience et « se rendre utile pour la famille Audin », assure-t-il. Son histoire est d’abord celle du destin de toute une génération de jeunes appelés dont la vie a basculé du jour au lendemain. En 1955, après le vote « des pouvoirs spéciaux », le contingent est envoyé massivement en Algérie. Jacques n’a que 21 ans. Fils d’un ouvrier communiste, résistant sous l’occupation nazie en Isère, il est tourneur-aléseur dans un atelier d’entretien avant d’être incorporé, le 15 décembre 1955.

Un mois plus tard, le jeune caporal prendra le bateau pour l’Algérie, afin d’assurer des « opérations de pacification », lui assure l’armée française. Sur l’autre rive de la Méditerranée, il découvre la guerre. Les patrouilles, les embuscades, les accrochages avec les « fels », la solitude, et surtout, la peur, permanente. Cette « guerre sans nom », il y participe en intégrant une section dans un camp perché sur les collines, sur les hauteurs de Fondouk, devenue aujourd’hui Khemis El Khechna, une petite ville située à 30 kilomètres à l’est d’Alger. Jacques Jubier nous tend son livret militaire, puis les photographies que l’armée française n’a pas censurées : d’abord, des paysages sublimes de montagnes et vallées, où on aperçoit le barrage du Hamiz, qui draine l’extrémité orientale de la grande plaine algéroise.

« Il y avait des volontaires pour la torture, qui ne se faisaient pas prier »

Quelques clichés de ce camp isolé ont échappé à la censure. Sur l’un d’entre eux, un Algérien tient à peine sur ses jambes aux côtés de cinq jeunes soldats, une pelle à la main, qui sourient. Jacques est l’un d’eux. En arrière-plan, on distingue une cabane en troncs et ciment. « C’est ici qu’ils torturaient les Algériens, explique-t-il. Moi, au début, je les appelais “les partisans”, et puis j’ai vite compris qu’il fallait que j’arrête. » Pendant des mois, la bière est le seul « divertissement » de jeunes soldats qui s’interrogent encore sur ces étranges opérations de « pacification ». « On a vite compris de quoi il s’agissait. Il y avait des volontaires pour la torture. Certains ne se faisaient pas prier. Moi, j’ai refusé. Mon capitaine n’a pas insisté », assure-t-il. Mais il a vu, aux premières loges, le conditionnement, puis l’engrenage de la violence, individuelle et collective.

« Un trou était creusé dans le sol du camp, où les prisonniers étaient détenus entre deux séances de torture, raconte-t-il. Ils ne repartaient jamais vivants. C’était le principe. Les soldats ne se rendaient pas compte de l’horreur de ces exactions. On était conditionnés, mais nous ne réagissions pas tous de la même manière. J’ai vu des choses horribles que je n’ai jamais oubliées : la gégène, mais bien pire encore. » Dans cette guerre de renseignements, les appelés ont très vite été encouragés à commettre des exécutions sommaires et des actes de torture, avec le sentiment d’obéir à des ordres et donc de servir leur pays. Dès le début, non seulement les gouvernements savaient, mais couvraient et légiféraient.

« Une scène m’a longtemps hanté, confie-t-il avec émotion. Un petit Kabyle de 14-15 ans n’avait pas été jeté dans la fosse avec les autres Algériens. Les soldats français pensaient que ce gamin allait les aider à faire parler les autres. Mais il était devenu trop encombrant. Un jour, on part en patrouille et le capitaine l’emmène avec nous. Il s’arrête au milieu de la route et lui dit qu’il peut partir. Le petit refuse d’abord, comme s’il sentait quelque chose… et puis, il s’est enfui en courant. Ils lui ont tiré dessus avec un fusil-mitrailleur. Il a pris des rafales, est tombé à terre. Il n’était pas mort. Je revois cette scène comme si c’était hier. Le capitaine a dit aux gars : achevez-le ! Et là, j’ai vu des sauvages, ils s’y sont mis à plusieurs. Et encore, c’étaient des gars du contingent, donc vous imaginez les paras… Ils lui ont éclaté la cervelle. C’était une scène d’horreur. Je me souviens de ses grands yeux clairs qui regardaient vers le ciel… Des sauvages… »

« Là-bas, les gars devenaient comme des animaux »

Déserter ? « C’était impossible ! Chaque soir, j’appréhendais ce qu’on allait me demander de faire le lendemain. Comme les Algériens ne sortaient jamais vivants du camp, il fallait, pour l’armée, se débarrasser des corps. On m’a donc demandé de les charger dans un GMC (véhicule de l’armée), bâché, et on devait les abandonner devant les fermes. Je ne sais pas ce que les habitants en faisaient, une fois qu’ils les trouvaient, ils devaient les enterrer sur place. Moi, je voulais du respect pour les morts. Certains osaient même fouiller les corps pour trouver trois pièces. Là-bas, les gars devenaient comme des animaux. »

Si Jacques ne songe pas à la désertion, il fait valoir une blessure au genou et finit par être muté à la compagnie de commandement pour l’entretien des véhicules dans la ville de Fondouk. C’est ici que, un après-midi du mois d’août, un adjudant de la compagnie lui demande de bâcher un camion : « Un lieutenant va venir et tu te mettras à son service. Et tu feras TOUT ce qu’il te dira. » Le lendemain matin, le temps est brumeux et le ciel bas quand un homme « au physique athlétique » s’avance vers lui, habillé d’un pantalon de civil mais arborant un blouson militaire et un béret vissé sur la tête. C’était un parachutiste. « On va accomplir une mission secret-défense, me dit le gars. Il me demande si je suis habile pour faire des marches arrière. Puis, si j’ai déjà vu des morts. Puis, si j’en ai touché, etc. » « Malheureusement oui », relate l’ancien appelé. « C’est bien », lui répond le para, qui le guide pour sortir de Fondouk et lui demande de s’arrêter devant une ferme. « Est-ce que tu as des gants ? Tu en auras besoin… »

Jacques s’arrête à sa demande devant l’immense portail d’une ferme assez cossue qui semble abandonnée. Il plisse les yeux pour en décrire le moindre détail qui permettrait aujourd’hui de l’identifier. « Descends et viens m’aider ! » lui lance le para, dont il apprendra l’identité bien plus tard : il s’agirait de Gérard Garcet (lire l’Humanité du 14 janvier 2014), choisi par le sinistre général Aussaresses pour recruter les parachutistes chargés des basses besognes. Le même qui fut, plus tard, désigné par ses supérieurs comme l’assassin de Maurice Audin…

« On les a passés à la lampe à souder pour qu’ils ne soient pas identifiés »

Le tortionnaire ouvre une cabane fermée à clé, dans laquelle deux cadavres enroulés dans des draps sont cachés sous la paille. « J’ai d’abord l’impression de loin que ce sont des Africains. Ils sont tout noirs, comme du charbon », se souvient Jacques, à qui Gérard Garcet raconte, fièrement, les détails sordides : « On les a passés à la lampe à souder. On a insisté sur les pieds et les mains pour éviter qu’on puisse les identifier. Ces gars qu’on tient au chaud depuis un bout de temps, il faut maintenant qu’on s’en débarrasse. C’est une grosse prise. Il ne faut jamais que leurs corps soient retrouvés. » « C’est des gens importants ? » lui demande le jeune appelé. « Oui, c’est le frère de Ben Bella et l’autre, une saloperie de communiste. Il faut les faire disparaître. »

Un sinistre dialogue que Jacques relate des sanglots dans la voix. C’est qu’il est aujourd’hui certain qu’il s’agissait bien de Maurice Audin. Quant à l’autre corps, il est impossible qu’il s’agisse d’un membre de la famille d’Ahmed Ben Bella, l’un des chefs historiques et initiateurs du Front de libération nationale (FLN). Sans doute un dirigeant du FLN, proche de Ben Bella… À moins que Garcet n’ait affabulé ? « Je ne crois vraiment pas. Vous savez, ces hommes-là, ils se croyaient dans leur bon droit. »

« Après les avoir enterrés, on a repris la route au nord du barrage du Hamid, poursuit-il. Je ne disais pas un mot. Après vingt minutes de trajet environ, on s’est arrêtés devant un portail. Il n’était pas cadenassé, celui-là. Ça m’a étonné. Au milieu de la ferme, il y avait une sorte de cabane sans toit avec des paravents, comme un enclos entouré de bâches. Il m’a demandé d’attendre. Quand il a ouvert la bâche : quatre civils algériens avaient les yeux bandés et les mains attachées dans le dos. Ils leur avaient fait creuser un énorme trou, qui faisait au moins 4 mètres de profondeur. Dans le fond, j’ai aperçu des seaux, des pioches et une échelle. Il m’a demandé de recouvrir les deux cadavres. Ce que j’ai fait. D’abord il m’a félicité. Puis, me dit de n’en parler à personne, que j’aurais de gros ennuis si je parle. Et ma famille aussi. Il me menace. On est rentrés à Fondouk et il me demande de le déposer devant les halles du marché. »

Inciter les derniers témoins à parler

Et puis, Jacques a oublié, pour continuer à vivre. Comme toute une génération marquée à vie, murée dans le silence et la honte, il n’a pas parlé. Ni de cette nuit-là, ni du reste. Dans la Question, Henri Alleg relate un dialogue avec ses bourreaux à qui il dit, épuisé par la torture : « On saura comment je suis mort. » Le tortionnaire lui réplique : « Non, personne n’en saura rien. » « Si, répondit Henri Alleg, tout se sait toujours… »

La recherche de la vérité, entamée à Alger par Josette Audin et relayée en France, n’est toujours pas terminée, plus de soixante ans après les faits. Le récit de Jacques permettra-t-il de recoller certains morceaux du puzzle ? Et d’inciter les derniers témoins à parler ? Si son témoignage, qui a été transmis à la famille Audin, ne fait pas de doute sur sa sincérité et que le faisceau de coïncidences est troublant, il n’existe qu’une chance infime pour qu’il s’agisse bien de Maurice Audin. « Comme dans toutes les disparitions, l’absence du corps de la victime empêche d’y mettre un point final et rend impossible la cicatrisation des plaies de ceux que la disparition a fait souffrir », explique Sylvie Thénault.

Pour l’historienne (2), qui a travaillé avec la famille Audin, ce témoignage, comme les révélations qui ont émergé dans les années 2011-2014, ont des fragilités inhérentes à leur caractère tardif. « Mais il est possible d’imaginer qu’un jour un document émerge, contenant un élément nouveau qui, telle une pièce manquante à un puzzle, viendrait conforter l’une ou l’autre des hypothèses envisageables, voire en prouver une au détriment des autres. » Peut-être que, comme l’affirmait Benjamin Stora dans la Gangrène et l’oubli, l’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie ne fait que re-commencer.

(1) Le témoin a souhaité garder l’anonymat mais « se tient à la disposition de la famille Audin ».
(2) « La disparition de Maurice Audin. Les historiens à l’épreuve d’une enquête impossible (1957-2004) », Histoire@Politique. Sylvie Thénault. Lire aussi de la même auteure, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion. 2005
 
MAURICE AUDIN

audin maurice,biographie,témoignage,assassinatMaurice Audin, né le à Béja (Tunisie) et mort à Alger en 1957, est un mathématicien français, assistant à l’université d’Alger, membre du Parti communiste algérien et militant de l'indépendance algérienne.

Après son arrestation le 11 juin 1957 au cours de la bataille d'Alger, il meurt à une date inconnue.

Pour ses proches ainsi que pour nombre de journalistes et d'historiens, notamment Pierre Vidal-Naquet, il est mort pendant son interrogatoire par des parachutistes. Cette thèse a longtemps été rejetée par l'armée et l'État français, qui affirmait qu'il s'était évadé, jusqu'à ce que le général Aussaresses affirme avoir donné l'ordre de le tuer. En juin 2014, le président Hollande a pour la première fois reconnu officiellement que Maurice Audin était mort en détention, sans toutefois rendre publics les documents le confirmant.

Sources Wikipédia

28/01/2018

Vu du Moyen Âge : Pierre de Jean Olivi ou l’art de faire ruisseler les riches

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Les riches seraient-ils la clef de la prospérité de la société ? Parmi les premiers à se pencher sur la question, on trouve ceux-là même qui promouvaient une vie de pauvreté : les Franciscains. En partenariat avec The Conversation.

Par Catherine Kikuchi, postdoctoral research fellow à l'Ecole française de Rome. Article à lire sur le site The Conversation

On parle beaucoup aujourd’hui de la « théorie du ruissellement » : l’idée selon laquelle les revenus des plus riches rejailliraient sur l’ensemble de la société. Même sans se référer directement à cette croyance économique, les politiques menées par le gouvernement actuel visent d’une manière ou d’une autre à offrir aux plus riches des réductions de charges, dans l’espoir que cela entraîne un regain de l’activité économique et donc plus d’emploi et plus de pouvoir d’achat pour tout le monde. Les riches seraient-ils la clef de la prospérité de la société ?

On connaît cette phrase du Christ citée dans la Bible : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux ». L’Église chrétienne a en effet une aversion originelle pour l’argent : toute activité économique un peu trop prospère est douteuse et suspecte. C’est en tout cas ce que le Décret de Gratien, compilation du droit de l’Église au XIIe siècle semble laisser entendre : « Un marchand ne peut jamais ou presque jamais plaire à Dieu ». Les patrons du CAC 40 n’ont qu’à bien se tenir.

Pourtant, les derniers siècles du Moyen Âge connaissent une expansion commerciale extraordinaire. Les villes d’Europe occidentale prospèrent grâce au commerce international. Les figures de grands banquiers et de grands marchands traversant le monde connu sont indissociables des derniers siècles du Moyen Âge : de Marco Polo à la fin du XIIIe siècle aux Médicis qui prennent le pouvoir à Florence au XVe siècle, le commerce, l’argent et le profit sont les moteurs de nombreux changements.

Est-ce à dire que tous ces acteurs du commerce sont des parias de l’Église ? Qu’ils se flagellent tous les soirs pour pouvoir faire des affaires fructueuses le lendemain ? C’est un peu plus compliqué que ça…

Un marchand chrétien

Les théologiens et les juristes sont des hommes de leur temps. Il n’était pas envisageable qu’ils restent fixés sur une doctrine rigide faisant des marchands des personnes hors la loi alors même que la société connaissait tant de transformations. Parmi les premiers à se pencher sérieusement sur la question, on trouve ceux-là même qui promouvaient une vie de pauvreté : les Franciscains.

Pierre de Jean Olivi (v. 1248-1296) est un frère mendiant qui souhaite que l’ordre retourne à la pauvreté de ses origines. Pourtant, il est l’un des premiers à affirmer l’utilité du marchand dans la société. Le marchand chrétien ou mercator christianus est celui qui exerce son commerce au service du bien commun. Il a une vraie utilité sociale et grâce à lui, la communauté peut prospérer. Certes, le marchand ne crée rien de ses mains, mais par ses connaissances techniques et son activité, il donne accès à des biens qui doivent être vendus à un juste prix.

À sa suite, nombreux sont les théologiens qui vont réfléchir à l’éthique de vie du marchand dans la société. Tous s’accordent sur le fait que son activité est nécessaire, du moment qu’elle s’exerce dans des bornes raisonnables.

Qu’est-ce qu’un juste profit ?

Ces bornes raisonnables de l’activité économique déterminent le juste profit. Il est normal et même souhaitable qu’un marchand tire sa subsistance de son activité ; il est juste qu’il ait la possibilité de s’enrichir par son commerce. Il prend des risques pour l’achat, le transport et la vente des marchandises. Il a besoin d’acquérir des connaissances fines du marché et des produits. Il exerce un travail qui mérite rémunération. Les bénéfices qu’il tire d’une transaction sont donc légitimes.

Pour autant, ce profit ne doit pas être excessif. Le marchand doit faire attention à évaluer aussi honnêtement que possible le prix des marchandises et donc la valeur de son propre travail. Certains auteurs insistent sur le marché, élaborant une pensée économique de l’offre et de la demande inspirée d’Aristote. D’autres mettent en avant l’éthique du marchand et la retenue qui doit le caractériser : sa recherche de la richesse doit être modérée.

La cupidité, péché capital dans la religion chrétienne, représente au contraire la poursuite immodérée de plus en plus de gains afin de garder la richesse pour soi : elle doit être évitée à tout prix. Mais les prescriptions ne s’arrêtent pas là. Une fois que le marchand a gagné de l’argent et qu’il prospère grâce à ses transactions, il doit mettre sa fortune au service de la communauté et utiliser le surplus dans des aumônes et autres œuvres pieuses.

Les théologiens et les juristes qui ont élaboré ces réflexions ne cherchaient pas seulement à justifier un état de fait. Ils menaient au contraire une véritable réflexion de fond sur la société et son fonctionnement, sur la naissance des marchés économiques et la manière de promouvoir une éthique qui lui soit associée.

Au-delà des cercles universitaires, ces théories sont réutilisées par les classes marchandes et patriciennes en Italie, dans les Pays-Bas : elles leur permettent de présenter leur domination économique sous le meilleur jour. Mais quel que soit le contexte, il ne s’agit jamais d’un chèque en blanc : le marchand doit justifier son profit par son utilité et se mettre au service de la communauté. L’ont-ils fait dans la réalité ? Modérément… Mais aux yeux de beaucoup, ils étaient tenus par un contrat moral envers la société, qu’ils devaient honorer.

Théorie du ruissellement ou absence de réflexion sur le profit ?

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On entend beaucoup de justifications sur les allègements de charges et de taxes pour les plus riches ces derniers temps. L’impact positif des réductions d’impôt et de charges sur les plus riches est supposé agir sur le reste de la société par opération du Saint-Esprit – ou du libre marché, c’est selon. Il n’y a aucune obligation attachée. Que les riches deviennent plus riches : leur richesse bénéficiera ultimement aux plus pauvres. Mais comment ? La croyance en l’efficacité automatique de ces mesures empêche de réfléchir sérieusement à ce qui justifie le profit et à la manière dont les plus riches sont tenus de rendre à la société. Au contraire, en réduisant la progressivité des impôts et des taxes, on sape l’une de leurs plus importantes obligations : payer plus d’impôts, qui sont utilisés pour le bien de la communauté.

Dans Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty souligne l’augmentation des inégalités de patrimoine ces dernières années ; si elles ont légèrement baissé en France entre 2010 et 2015, elles restent faramineuses. Le FMI lui-même s’inquiète de l’augmentation de ces inégalités dans les pays avancés. Il souligne que la progressivité de l’impôt sur les revenus élevés ou encore la taxation du patrimoine et du capital n’ont pas d’effet négatif sur la croissance ; les mesures contraires creusent les inégalités dans la population. Un impact positif de la richesse des uns ne peut se faire sentir que par une volonté collective de réduction des inégalités. Et en particulier, l’État peut permettre que le contrat social qui lie les plus riches à la communauté soit respecté…

L’éthique de Pierre de Jean Olivi semble bien loin. Il n’était pas question pour lui de mettre en place des mesures coercitives et des politiques publiques pour s’assurer du respect du contrat par les marchands de son temps : la crainte de Dieu devait être suffisante. Mais la question qu’il pose sur le juste profit est encore d’actualité. Il nous faut aujourd’hui nous demander jusqu’à quand les richesses accumulées se justifient et comment elles peuvent servir au bien commun. Et sans attendre que les riches fassent l’aumône aux pauvres d’eux-mêmes, mettre en place une société où cette réflexion puisse se traduire par une vraie redistribution.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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22/01/2018

La République de Weimar révélée par ses peintres

weimar3.jpgJean-Jacques Régibier, Humanite.fr

Comment réagissent les artistes dans un pays confronté à la montée de la violence et à la misère, après avoir affronté la guerre la plus terrifiante de son histoire ? En 190 œuvres et 62 artistes, la Schirn Kunst Halle de Francfort démontre la prodigieuse vitalité de l’art en Allemagne sous la République de Weimar, juste avant la nuit noire du nazisme.

A peine 15 ans séparent les deux tragédies les plus terribles de l’histoire de l’Allemagne: la guerre de 14-18 et l’arrivée au pouvoir des nazis. Cette période est entièrement occupée par l’une des séquences historique les plus violemment contrastées de tout le XXème siècle, à laquelle les historiens ont donné le nom de République de Weimar : une alternance ininterrompue tensions sociales, politiques et économiques redoutables, accompagnées de tentatives révolutionnaires avortées, d’épisodes de guerre civile, dans un climat de révolte et d’humiliation, d’injustice et d’inégalités où l’espoir – pour emprunter l’expression de Maïakovski – est « un escargot rampant. » Sauf pour une poignée de profiteurs.
 
Ces évènements se déroulent dans un pays de très haute culture, qui compte un nombre impressionnant d’écrivains, de savants, de musiciens, de philosophes et de peintres, parmi les plus grands de toute l’Histoire. Entre 1919 et 1933, l’Allemagne n’assiste donc pas passive à son terrible destin. Elle se pense, et surtout elle se représente, spécialement dans les œuvres de ses peintres, qui vont réagir aux évènements dont il sont les témoins - et souvent les acteurs - « avec réalisme, franchise, ironie, colère, humour, allusion, retenue, ou mélancolie », explique Philipp Demandt, le directeur de la Schirn Kunst Halle.

« Le plus grand miracle, c’est la réalité. »

weimar2.jpgCe jugement du peintre Franz Radziwill, porté pour sa part vers l’onirisme et la magie, vaut pour toute la peinture de cette époque. Déjà Otto Dix, l’un des peintres majeur de la République de Weimar, combattant de la Grande Guerre dont il a peint toutes les horreurs avec détails sanguinolents et raffinement, avait adopté pour devise : « Crois en tes yeux. »
Car c’est bien ce monde tel qu’il est que vont s’acharner à représenter les peintres allemands de cette période, revenant de manière inattendue à la peinture figurative, au moment où les autres avant-garde d’Europe se sont engagées depuis longtemps dans des aventures artistiques - cubisme ou abstraction - pour lesquelles la référence à la réalité n’est plus qu’un lointain souvenir. Tout au contraire, chez les peintres de la République de Weimar, c’est bien la réalité qu’on peint, mais exclusivement cette réalité humaine qui se lit sur les visages et sur les corps - certains mutilés ou dégradés comme autant de marques de la barbarie de 14-18, ou de la misère, de la violence sociale ou de la prostitution qui lui ont succédé, ajoutant les siennes. Jamais aucun courant artistique n’aura été plus proche de la description de la société de son temps, de ses angoisses, de sa dureté, de ses tristes plaisirs et de ses perversions. C’est ce qui confère à toutes les œuvres exposées à Francfort leurs si fortes ressemblances.
 
Deux grands peintres dominent cette époque, aussi bien par leur puissance expressive et par la palette impressionnante des techniques qu’ils mettent en œuvre, que par leur productivité foisonnante: ce sont Otto Dix et George Grosz. Tous les deux ont en commun d’être issus du mouvement Dada qui continuera à marquer leur travail bien après la Grande Guerre, à laquelle ils ont tous les deux participé.

« Nous méprisions simplement tout, » expliquera George Grosz, « rien ne nous était sacré, nous crachions sur tout, et c’était dada. »

Weimar.jpgOtto Dix débute sa carrière au moment où apparaît l’expressionisme allemand dont on continue à lire l’influence - dans les déformations et la distorsion des traits – dans ses œuvres de la période de la République de Weimar. George Grosz, adepte des idées communistes, participera à l’insurrection spartakiste avant d’être contraint à l’exil.
 
Mais l’exposition de la Schirn Kunst Halle permet de découvrir aussi des dizaines d’autres peintres qui témoignent de la vitalité de la scène artistique allemande au moment même où le pays s’enfonce dans la misère et dans l’inconnu, installant une atmosphère d’incertitude qu’on lit dans l’inquiétante étrangeté des portraits de Karl Hubbuch, de Rudolf Bergander ou de Karl Völker, de Hans Christoph ou de Richard Ziegler. On découvre également l’importance qu’on eu pendant cette période les femmes peintres en Allemagne, comme Elfriede Lohse-Wächtler, Anna Nagel, Jeanne Mammen ou Hilde Rakebrand.
Un grand nombre des artistes de la République de Weimar seront persécutés, réduits au silence sous le nazisme, et presque tous estampillés «  artistes dégénérés » - Otto Dix « était tout en haut de la liste, » explique la chercheuse Gitta Ho.
 
Raison de plus pour s’intéresser de très près à ce moment exceptionnel de l’art du XXème siècle, apparu comme une puissante réaction de contestation face à une situation de crise majeure, sur fond de montée des intolérances et du racisme. Le public nombreux qui se presse à l’exposition de la Schirn Kunst Halle, semble prouver, par sa présence et ses commentaires, qu’il y a là une leçon qu’on aurait tort d’oublier.